Le Sacre du Printemps

La pluie ébroue l’herbe drue qu’un vent de vallée mouillée peint en vert depuis des jours. Les chaussures des randonneurs doivent se colorer d’auréoles sombres ; les gouttes de plus en plus piquantes tapotent au plat des vitres, puis éclatent en flaques sur le pare-brise, pour ruisseler le long du gros capot.

« Je m’ennuie… » d’une voix plus lasse que revendicatrice. Le moment n’est encore ni au repas, ni à la sortie pour débusquer les traces d’animaux et vérifier sur quels versants les marmottes sont bel et bien éveillées. Une neige survit derrière le ressaut de mélèzes, mouchetée de la poussière des derniers mois ; Luc connaît ce névé, et voudrait le montrer à son neveu.

Dans un instant éclatant, un air seul, aussi velouté que pointu, s’élève des hauts-parleurs de l’auto-radio. « Fais-moi sentir le rythme ! » par un timbre chaud plus grave qui lui répond, bruissant des pentes avoisinantes. Luc ponctue l’air pour que le garçonnet se mette à ressentir le pouls de la musique. Les bois s’activent ; le fagott revient. Les pizzicati picotent sautillant.

La vallée se coiffe de traits de lumière et de vents d’ombre : il fait chaud et froid, alors que le monde avait oublié que l’annonce de l’été pouvait avoir un autre parfum que le soleil de terrasse de café. Le garçonnet se balance en temps, Luc recherche le contre-champ. Les cours d’eau éclatent gonflant d’étages en étages, précipitant le bleu glacier plein d’écume. L’orchestre tremble. Les cordes tapent et les percussions chantent. Les doigts tapotent en contrepoint sur le ventre de Nils. L’orchestre pousse. Le neveu et l’oncle sont portés par les notes, l’un avec ses gestes, l’autre son appareil-photo. Les fleurs explosent.

Le vert cru traverse les vitres lavées, perçant la musique d’un cri de chocard. La porte du Toy maintenant entr’ouverte sur l’air renouvelé, le printemps est en fête. Les cailloux continuent de rouler en contrebas du bosquet de frênes abritant des primevères piquetées de crocus. Les archets chantent ; la montagne pousse. Nils s’est endormi sans berceuse mais avec la pulsation de la sève orchestrale…

« …tu dors, Luc? » d’une main douce sur le coude abandonné. Le sofa n’a pas bougé depuis le début de l’après-midi vaporeuse, que rend plus confortable encore la jambe d’Alice sur laquelle la tête supporte le même rêve depuis des semaines, obsédant de sa pulsation chorégraphique. Le printemps n’a de cesse de trompeter. Le photographe se lève alors en direction du balcon pour s’y ébrouer. L’air soyeux appelle le migrateur à retrouver une flaque irisée pour miroir Reflex ; il faut reprendre la route sans savoir si l’été attendra aux portes du monde au point de rencontre du couchant où l’orange domine et du levant que délaye un peu de rose, parfois avec un bleu de brume, quand il faut tout de même se glisser à l’arrière du gros Toy jusqu’au duvet alors recouvert d’un drap-housse de couette confortable, aux côtés de Nils peut-être.

(Début mai – début juin 2013).

« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

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