Flaque irisée

Luc se penche, courbant le regard touche à touche, d’un niveau à l’autre lointain puis plus rapprochant de ses pieds. La flaque a une forme déjà vue, puis mémorisée par la chambre mais l’instant s’est oublié. Il n’est pas le seul nuage s’y précipitant, image fugace effacée presqu’aussitôt par le vent ; ou le rond d’irisation de l’essence végétale en décomposition que fut une feuille peut-être.

La mémoire n’est pas végétale, ni minérale cette fois. Il lui revient le son de la voix fraîche de son neveu enfilant ses premiers mots. « Bâteau » qui vient et repart dans sa bouche, « pa’ti » justement sans savoir où, puis « oiseau » qui raconte des histoires de canaux, d’écluses par lesquelles passent chaque jour les radeaux-du-dodo : voilà ce que racontait le neveu il y a suffisamment longtemps pour que la date se perde, seulement saisie par l’appareil photo. Cette flaque a le dessin aujourd’hui de quelques voyages d’alors, lorsque Luc cherchait à l’endormir en lui parlant de territoires aux formes multiples : ce pouvait être la Corne de l’Afrique, un immense lac lapon au bord duquel il convoquait des récits fortement imagés où il était question d’une péniche de Noé emmenant un élan mélomane, un cheval plutôt aérien, un hippopotame embrassant, un lapin sauteur, une girafe appétissante, un ours timide mais câlin, un lion veilleur et une marmotte bavarde.

La mémoire revient en cette heure pizzicati après pizzicati de la corde des impressions, visuelles et auditives chez Luc. Il revoit son neveu découvrant sa première explosion de couleurs un jour de printemps à la température estivale ; les cimaises de l’exposition nourrissaient une fraîcheur ombrée. Il entend aujourd’hui progressivement, se rapprochant de l’oreille les rires du garçonnet devant le double portrait de Chagall, ou l’absence d’aplat d’un Kandinsky ressemblant bizarrement à de la pâte à modeler. Cette flaque ouvre donc son miroir à des toiles reflétant l’imagination de magiciens chromatiques que Nils aurait voulu toucher.

Un merle sort subitement du silence, ramenant Luc sur le chemin à la frontière duquel le Toy somnole, torche de métal éteint.

(Début avril 2011).

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