Il était une fois un Wettel seul au milieu de la vallée. Il faisait très froid à ce moment là, nous étions au plus fort de l’hiver. La nuit avait déjà tombé, mais il restait ce petit Wettel le nez pointé vers un point d’interrogation dans le ciel. Quelques étoiles le regardaient, amusées tout autant qu’intriguées… Il vous faut savoir que les Wettels que j’ai appris à connaître, ou plutôt le Wettel esseulé dont nous découvrons l’histoire, ne ressemblent pas exactement aux vrais Wettels norvégiens. Pour nous, enfants du Sud, imaginons un Petit Prince pour supporter notre regard. Mon petit Wettel était un collectionneur au goût prononcé. A la différence des autres membres de sa famille plus terre à terre, il préférait les étoiles et les aurores boréales, lui un tantinet moins musicien. Mais à bien regarder, il n’était pas seul, accompagné de son violon sculpté dans de la glace très rare, dont seul son grand-père connaissait la source. Il dialoguait avec le point d’interrogation dans son langage à lui, la musique, par l’intercession somptueuse et revigorante de son violon. Il avait auparavant changé d’archet, son grand-père ayant trouvé un sérac encore plus musical que d’habitude. C’était la plus belle nuit de sa vie.
Depuis qu’il était tout jeune, il aurait bien voulu savoir jongler avec les notes comme son frère et les assembler en forme de cristal au son d’orgue. Il aimait particulièrement la musique, un amour qui lui venait de son grand-père probablement, sage grand-père qui était sculpteur de glace et musicien, bien à la mode des Wettels pour qui ces deux termes étaient parfaitement synonymes : la musique sacrée était toujours jouée sur des stalactites qu’un savoir et un génie millénaires réussissaient à tailler, à en modifier la forme pour en tirer des sons. En outre, dans ce pays glacé et inhospitalier pour nous gens du Sud, même pour moi, les sons étaient visibles tant l’air à cette température vibre différemment. Un beau morceau était d’abord un air joli à regarder, et vous comprenez alors pourquoi le rêve le plus profond d’un petit Wettel était de jouer une fois dans sa vie une pièce en forme d’aurore boréale. Mais je m’égare… Mon, ou notre si vous voulez partager ma tendresse indéfectible à son encontre, mon petit Wettel aurait donc bien aimé collectionner les sons comme son frère et tous les autres membres de sa famille, et savoir leur parler. Jusqu’au soir où je le rencontrai dans une situation qui aurait pu tourner au drame comme vous allez bientôt l’apprendre, il n’avait guère jusqu’à hier réussi à s’entendre avec les sons qu’il produisait sur les glaces de son grand-père le sage, il ne savait pas les appeler par leur nom et leur donner forme grâce au Logos que l’on sait créateur depuis les Grecs anciens et un certain Evangile. Pour la première fois de sa courte existence sur cette terre (un Wettel n’est que de passage dans ce pays aux confins du cercle polaire), en agitant doucement son nouvel archet, il se mis à créer une sculpture de glace, à jouer un point d’interrogation et à y apporter une réponse, à moi qui…
…moi, le marcheur de l’espace, vagabond dans l’imaginaire, j’étais parti quelques heures, comme çà, tout seul dans les cieux intersidéraux comme l’on dit dans la littérature èsséfe, mais n’étant pas une oie sauvage, j’éprouvai soudainement un besoin d’orientation que les étoiles étaient impuissantes à satisfaire. Un tant soit peu musicien à mes heures perdues, perdues vraiment ? cela allait peut-être me sauver de l’errance, nous allons le voir, je guettais alors fiévreusement le moindre atome de musique, dans ce grand vide et en dépit de mes pleurs étouffés, seul le silence me répondait. C’est alors que je perçus un air qui flottait entre deux vides, en train d’ondes, un immense point d’interrogation, une lumière diffuse, un grand voile de toile si fine, si douce que pour un peu elle m’aurait endormi comme les veilleuses de notre jeune âge. Moi aussi, j’essayais depuis des années de parler avec mon violon, de connaître le nom des notes, comme mon propre petit frère. Et à cet instant, l’énigme se résolue et j’entendis mon petit Wettel me guider vers ma planète, je n’étais plus perdu, et je rentrais transformé par le point d’interrogation.
Mon conte ressemble à un long fil. Je l’ai tissé pour des seigneurs, et des enfants. Peut-être cela ne vous a pas plu, alors réveillez-vous et passez une bonne journée. Pour les autres qui voulez connaître, ouvrez vos yeux d’adultes myopes, les Wettels sont sous la neige. Si vous voulez d’autres histoires, écrivez ou dessinez, voire les deux, si vous êtes Apollinaire. Si vous tenez à décortiquer cette fable qui germa le jour de l’ouverture des Jeux de Lillehammer pour enfin fleurir hier en fin d’après-midi, peut-être vous découvrirez que ce conte est plus réel que vous auriez pu imaginer, car hier, oui, hier vendredi onze, ma petite chambre fut le théâtre de bien plus qu’une aurore boréale, le violon se mit à me parler, je me mis à comprendre ses notes. Jamais je n’avais pu approcher ce avec quoi mon petit frère jongle depuis toujours, j’entendais alors le nom des notes, et de ce fait, c’est inévitable, je garde l’impression très forte de n’avoir quasiment jamais joué aussi voluptueusement bien. A ce bonheur s’ajoutait le petit mois de vie commune avec mon nouvel archet grâce à qui mon violon est en train de naître, pour la première fois il vibre de son bois. J’avais beau souffrir de ma première sinusite depuis cinq mois, ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie.
C’était une histoire de Wettels, ceux qui sortent des neiges dans la nuit de Lillehammer. Il neigeait, dans la nuit de Lillehammer, et des flocons tombaient tout blancs et tout légers. Des enfants –et pourtant, ils n’avaient pas ce quelque chose d’enfantin qui leur aurait donné l’allure téméraire et spontanée, leur lenteur frappait– des enfants en costume peut-être de Noël, en fait des petits lutins, avec des pyjamas colorés, des chapeaux de nuit à trois pointes tombantes, des patchworks bariolés avec sobriété, des couleurs sombres ou vives sur fond blanc.
(1994, Cérémonie d’ouverture des JO d’hiver de Lillehammer)