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Mémoire (Trauerode)

13 janvier 2010

Ces souvenirs ont le parfum intangible de l’ouverture. Du 7 rue L a jailli mon attirance pour tout le monde germanique, pour les Weihnachtskuchen dont je continue de rechercher le goût annuel chez de proches amis allemands s’étant installés à G (et qui me ramènent parfois une Lotuskerze d’outre-Rhin), pour le livret de la Zauberflöte de Mozart quand j’ai découvert vers 5-6 ans comme une magie ne m’ayant jamais quitté que « Madame Ch » comprenait ces paroles alors étrangères avec le même naturel qu’elle me parlait en français, pour les voyages septentrionaux à dormir dans la voiture sous le dôme de lumière sans fin aux crépuscules qui touchent parfois les aurores, pour les bougies de calme dont les plus grosses brûlent toujours sur le bougeoir qui me fut un jour ramené de Suède.

De chez vous est sorti le petit garçon qui avait envie fol de parcourir l’Europe en tous sens, mais avec une préférence pour le Nord et l’Est ; d’apprendre d’autres langues que celle dans laquelle il est né par hasard, de préférence pour les germaniques dont il aime la structure et la lexicographie (l’allemand bien sûr, des bribes de danois ou de suédois au gré des pérégrinations, un jour futur le néerlandais qu’il arrive aujourd’hui à déchiffrer et dont il aime tant la littérature).

Avoir tant connu « U » (autre dénomination que nous employions parfois) fut pour moi enfant la première prise de conscience que l’histoire de l’Allemagne est aussi la nôtre, que les tragédies et les grandeurs européennes sont celles d’un destin commun aussi certainement que votre famille a toujours été un peu la nôtre aussi, que l’on peut être franco-allemand en étant et français et allemand. Et que notre jardin n’avait que faire des frontières qui, petit à petit, s’ouvraient et dont les murs parfois même s’effondraient.

Lorsque j’ai appris le décès, le Trauerode de Bach (BWV 198) m’est venu dans les enceintes de notre chaîne Hi-Fi. L’envie immédiate était d’entendre chanter de l’allemand ; de cette douceur et cette mélancolie m’est venue alors l’idée toute simple, toute belle, toute bouleversante que les indénombrables souvenirs proustiens avec « Monsieur et Madame Ch » (nous continuons à les appeler ainsi) sont de ceux où mes parents étaient joyeux. C’est un trésor inestimable dont je pris subitement conscience.

Je réalise pourquoi C et moi n’avons jamais manqué d’envoyer rue L une carte postale, souvent bilingue, dès lors que nous traversions un nouveau pays étranger. Aucune exception n’a manqué à nos périples, depuis les Pays Baltes, le Danemark, la Laponie ces dernières années jusqu’en Slovénie et Wien cet été, depuis Lübeck, Hamburg et Berlin jusqu’à Köln et Stuttgart.

Les mots éclosants dans mon esprit sont des échos de joie, qui nouent ma mémoire de votre famille. Il demeure rieurs les passages impromptus à S, les étrennes de l’an neuf, les cartes de vacances que nous recevions de toute l’Europe avec toujours un bon mot, la Saint Jean, le cadran solaire que nous avions érigé ensemble à R sur le menhir ramené en tracteur, les bordures de pavé, le goût de cannelle si germanique qui est l’épice que je préfère ; et j’ai envie tout à coup de sourire car j’aurai tant à raconter à mes propres enfants, plus tard.

Bach, et Mozart je le disais et Schubert aussi, m’ont fait sentir que l’allemand est une langue si belle, si douce. Pour nous mélomanes, la qualifier de musicale est un hommage à ceux qui la parlent et à celle dont c’était la langue maternelle.

Trauerode (BWV 198)

Laß, Fürstin, lass noch einen Strahl
Aus Salems Sterngewölben schießen.
Und sich, mit wieviel Tränengüssen
Umringen wir dein Ehrenmal.

Dein Sachsen, dein bestürztes Meißen
Erstarrt bei deiner Königsgruft;
Das Auge tränt, die Zunge ruft:
Mein Schmerz kann unbeschreiblich heißen!
Hier klagt August und Prinz und Land,
Der Adel ächzt, der Bürger trauert,
Wie hat dich nicht das Volk bedauert,
Sobald es deinen Fall empfand!

Verstummt, verstummt, ihr holden Saiten!
Kein Ton vermag der Länder Not
Bei ihrer teuren Mutter Tod,
O Schmerzenswort! recht anzudeuten.

Der Glocken bebendes Getön
Soll unsrer trüben Seelen Schrecken
Durch ihr geschwungnes Erze wecken
Und uns durch Mark und Adern gehn.
O, könnte nur dies bange Klingen,
Davon das Ohr uns täglich gellt,
Der ganzen Europäerwelt
Ein Zeugnis unsres Jammers bringen!

Wie starb die Heldin so vergnügt!
Wie mutig hat ihr Geist gerungen,
Da sie des Todes Arm bezwungen,
Noch eh er ihre Brust besiegt.

Ihr Leben ließ die Kunst zu sterben
In unverrückter Übung sehn;
Unmöglich konnt es denn geschehn,
Sich vor dem Tode zu entfärben.
Ach selig! wessen großer Geist
Sich über die Natur erhebet,
Vor Gruft und Särgen nicht erbebet,
Wenn ihn sein Schöpfer scheiden heißt.

An dir, du Fürbild großer Frauen,
An dir, erhabne Königin,
An dir, du Glaubenspflegerin,
War dieser Großmut Bild zu schauen.

Der Ewigkeit saphirnes Haus
Zieht, Fürstin, deine heitern Blicke
Von unsrer Niedrigkeit zurücke
Und tilgt der Erden Dreckbild aus.
Ein starker Glanz von hundert Sonnen,
Der unsern Tag zur Mitternacht
Und unsre Sonne finster macht,
Hat dein verklärtes Haupt umsponnen.

Was Wunder ists? Du bist es wert,
Du Fürbild aller Königinnen!
Du musstest allen Schmuck gewinnen,
Der deine Scheitel itzt verklärt.
Nun trägst du vor des Lammes Throne
Anstatt des Purpurs Eitelkeit
Ein perlenreines Unschuldskleid
Und spottest der verlassnen Krone.

Soweit der volle Weichselstrand,
Der Niester und die Warthe fließet,
Soweit sich Elb’ und Muld’ ergießet,
Erhebt dich Stadt und Land.

Dein Torgau geht im Trauerkleide,
Dein Pretzsch wird kraftlos, starr und matt;
Denn da es dich verloren hat,
Verliert es seiner Augen Weide.

Doch, Königin! du stirbest nicht,
Man weiß, was man an dir besessen;
Die Nachwelt wird dich nicht vergessen,
Bis dieser Weltbau einst zerbricht.
Ihr Dichter, schreibt! wir wollens lesen:
Sie ist der Tugend Eigentum,
Der Untertanen Lust und Ruhm,
Der Königinnen Preis gewesen.

Mémoire (1er juillet 2002)

28 mai 2008

Eclipse

Sous le ciel de notre Plat Pays pour énorme horizon, la Maman de C. vient de passer de l’autre côté de la terre : elle s’est éteinte à l’heure la plus douce de la nuit.

Mémoire (27 février 2001)

27 mai 2008

De ci, de là

D’inquiétude et d’un présent en éclipse
Du vingt-sept février nouveau matin
Où les coqs n’appelèrent pas le jour
De ces semaines-là dans le Nord
Où le soleil fait carême si humide
Les soucis vibrent des feuilles lointaines
Qu’aucun sourire n’oublie si facilement
En ces Pâques-là, en ces mois-ci
La chanson de Gainsbourg et le violon de Perlman
N’en finissent pas de tenir le coeur et de
N’oser autrement qu’en silence parler de
Quiétude que quelques mots et virgules
Pourraient non dire mais suggérer de ci, de là
–A ma Princesse pour laquelle j’écris hic et nunc.

Mémoire (20 novembre 1999)

26 mai 2008

Les chats miaulent encore patois et filent les papillons entre les ballots de paille. Regarde

Bien sûr les massacres lointains et les hommes sans musique
Bien évidemment le soleil se lèvera demain sur Rumegies
Mais les briques, le ciel bas ou les peupliers allumés d’orage, les routes de salade, le poêle à charbon et les clapiers sont enrhumés

Bien sûr la guerre de 14 a marqué l’Europe tout entière
Bien évidemment les déluges et les accidents et les fractures sociales
Mais le chocolat de chez Louvet, les lapins, les frites manuelles, les fraises sans égales, les tartes belges de Lesdain, les magazines idiots, les histoires du village gardent un peu le sel des larmes

Les enfants sortent encore de l’école et les cloches résonnent le même son. Ecoute

Bien sûr la mort était peu pour toi : non pas adieu mais au-revoir, Mémé.

Mémoire (5 juin 1994)

25 mai 2008

Un oiseau s’est posé cette après-midi sur l’appui de mon balcon, je m’y suis accoudé le coeur en berne et j’ai fermé les yeux sur le seul chant lent, ruminant et proche de mes souvenirs. Je n’avais guère le goût de parfaire quoi que ce soit, ni même essayer de tromper les larmes du dedans qui coulent doucement. Je n’avais que cet oiseau pour me redire les mots dans lesquels j’avais grandi à Marcq, dans ce grand jardin pépiant et fleuri des mains vertes de mon grand-père. Ce grand jardin est vide pour la première fois, et cela me pèse, à huit cents kilomètres, s’il n’était ce chant qui me relie au chagrin des miens. L’oiseau, tu n’es écho que de douceur et de passion, de discrétion et d’enthousiasme, de souvenirs et de livres.

Merci, l’oiseau, de se souvenir d’elle si justement. Tu me rends triste, mais tu m’apaises. Pardonne-moi de ne te garder aucun de mes regards aujourd’hui. La lumière est en deuil. Je ne vis que de souvenirs aujourd’hui. Pardonne-moi, je n’y puis rien. Ouvre mon coeur, écoute la résonance de ton chant. Souviens-toi de ma gratitude, ce chant élégiaque qui doit ressembler à cela, une page noire sur laquelle tremble un peu la main du petit-fils que je suis.

A Rumegies, tous essayent de trouver des gestes de tous les jours, mais avec la solitude de l’absente. A huit cents kilomètres de là, j’essaye de travailler, et d’écrire, comme d’habitude. Comme d’habitude, je pense à toi. Jamais je ne t’oublierai, Mamie.

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