Archive pour 'Lumières+Sons'Catégorie

Haie de thé

17 janvier 2012

La haie frémit, gonflant d’un souffle. Une fauvette crie, ou chante comme parlant de la respiration du lieu, dont la température s’élève progressivement. Le regard glisse sur cette feuillade, roulant sur le vert et le brun du branchage. Luc respire, adossé au Toy, laissant le temps infuser le silence vibrant de toute la vie des arbres.

Il ouvre la boite, en sort quelques feuilles. Il déplie la couverture, et y pose l’objectif. Le boîtier passe d’une main à l’autre. La bouilloire s’apprête ; Luc prend la théière à deux mains, encore fraîche. Des images surgissant face à la haie ondulante, il voudrait boire son jus vert d’ivoire.

Le thé frémit. Dans un souffle, le photographe appuie sur le boîtier. La tasse verte-brune est prête.

(Lu Shan, janvier 2012).

Le thé a un son, qui frétille d’eau et d’air dans des feuilles dehors et dedans quand le cadre est choisi.

Cristaux

6 janvier 2012

Ce pas raconte des images de sons, de lumières et de touche à la pointe de la spatule. Des pas ont fui ici, que retrouve le pas glissant du photographe. La douceur de l’habit le suit depuis le Toy, garé dans le calme généralisé d’après tempête. Chaque cristal tombé du ciel en conserve l’instant de la chute, et Luc déclenche l’ouverture du diaphragme.

(Orcières, fin décembre 2011).

Neige yeux clos

5 janvier 2012

La route suit des phares les murets marqués des lames ayant pressé sur les bords des paquets devenus sales de neige à peine fondue. Niels arpente d’un coup d’oeil un virage brillant, et glisse sur les prunelles profitant du large pare-brise ; la brillance des cristaux de joie s’attendant à la paupière.

Dis, préfères-tu les étoiles aux humains ?“. Luc ne répond pas autrement que par le ballet du volant d’un virage brun à un autre dénudant de la roche. Regarde, Petit Homme, ces fragments d’histoire dans les cristaux sont tombés du ciel qui en conserve la mémoire. Le Toy s’arrête dans une congère croquante, éteignant le gros moteur-mélopée. “Écoute, mon grand, ce que raconte la neige si j’ouvre la vitre. Mets ton cache-nez et ferme les yeux, écoute attentivement ce que tu n’entendrais que discrètement“.

L’air craque, ou s’effrite, ou amortit un pas. Le neveu n’ouvre pas les yeux quand il entend le déclenchement de l’appareil, juste intrigué. “La nuit, mon grand, et l’hiver qui plus est, les sons parlent autrement. Sais-tu que la neige enregistre les mouvements ?“. Luc le surprend toujours à oser photographier en lumière tamisée, comme habitée d’une histoire d’un temps incertain. La lune sort d’une crête, et le basculement de l’obturateur s’entend. L’oncle prend la main du garçonnet, yeux encore clos. “Chut, Luc, tu me montreras plus tard les photos ; j’entends ici un glissement sur un tapis de bills, là une croûte qui cède“. La boite à images se fait encore entendre, juste après cette saccade de pas double.

L’heure est peut-être à remonter la vitre et se blottir à l’arrière du gros 4×4, pour rêver dans le sac de couchage aux pas des animaux et au feulement des pas glissants, demain, lorsque des skis entraîneraient les semelles sur des neiges variables, cotonneuses ou givrées selon l’heure du soleil après le repos des étoiles.

(Orcières, fin décembre 2011).

Des ciels respirent

4 janvier 2012

La lumière, bien sûr, qui se faufile entre les coups de vent nous parle d’immensité dans des ciels qui respirent ; un air qui circule nous invite pour notre plaisir toujours renouvelé.

(Stella, août 2011).

Lumière de gaze

5 juin 2011

Luc ne choisit de manière exclusive ni l’argent et ses sels, ni l’écran et ses points car dire et montrer n’ont besoin que d’une attention, d’un intention et d’un support. Cet après-midi offre une lumière cartonnée comme incertaine, ni sèche ni douce ; un voile que l’on hésite à trouver opaque, comme de la gaze.

(Fin avril 2011).

Nuages passant

31 janvier 2010

Les nuages se succèdent à vitesse de valse, ils posent sur le ciel des notes saccadées ou longues sur fond bleu. Dessous, la ville plate s’allume et se voile en rythme, comme un tramway glissant et s’arrêtant sur la ligne de bord de fleuve. En nocturne les piétons passent encore sous les lampadaires portant leur halo de brumes en fines gouttelettes. Les passants marchent en s’enfuyant jusqu’à dans leur lit, enveloppés de la volute d’une barcarolle. L’on pourrait passer le pont en-dessous comme à la sauvette pour remonter le flot épars des pas, de lampadaire en lampadaire jusqu’à un empilement de lumières qui laisse un emboitement de bâtiments se deviner.

Durant quelques jours et chaque nuit jusqu’à fort tard, s’y côtoient jusqu’à se confondre des passants et des notes, des passants qui attendent pour s’assoir dans de nombreuses salles dans lesquelles bouillent des notes de toute sorte, des longues ou de très courtes, parfois fausses mais le plus souvent fort à propos. De fols concerts sont au programme.

Dehors les lumières océanes composent de bleu, de gris, de vert intense et d’un peu de jaune lors des pauses de nuages. Et la nuit est gorgée d’eau en corolle des lampadaires. Les passants se couchent tard et se lèvent tôt pour suivre les nuages qui les conduisent vers des notes.

(Nantes-Lyon, fin janvier 2010).

Turangalîlâ

14 janvier 2009

Vendredi dernier à l’étage suspendu et isolé de l’auditorium de la Maison de la Culture, la symphonie d’Olivier Messiaen montrait ce que sont les palettes d’un orchestre. Du plus fort encore audible au plus doux quasi inaudible, du plus rythmé pas forcément aux pupitres des percussions au plus mélodique porté par tous les types d’instruments (percussions incluses) : par exemple, le grand piano se mélangeait aux deux célestats ou les ondes Martenot se fondaient avec les premiers violons. Messiaen sait lier des moments très contrastés en maintenant un fil qui tient l’auditeur soixante-dix (ou quatre-vingt ?) minutes.

Les instruments exhibaient leurs tripes, leurs muscles, leurs os tant c’est charpenté, leurs souffles mais aussi leurs peaux sur lesquelles glissent des sons inouïs. Ils étaient riches et tendres alternativement, brutaux puis doux puis violents puis presque tendres. Ils étaient tous là.

Il ne serait pas surprenant que Luc s’y trouvât, mais personne ne l’a croisé pour lire dans son regard l’écho du son. Ce n’était pas de la musique proche, intimiste ; la distance était requise pour voir jaillir dans l’espace de l’auditorium les gerbes volumineuses des instruments qui éclataient et se reformaient, qui enflaient et se rétractaient.

(Train Bern-Zürich, octobre 2008)

Révélation de la Sainte-Cécile

13 janvier 2009

Il y a ce regard frontal au milieu de la page, qui pose un cadre fixe pour laisser parler l’image. A bien regarder, silencieusement, les choses et les Hommes dans le plan stabilisé, droit, il commence à en sortir un murmure, tout lentement d’abord puis crescendo en une grande phrase soufflée. Il y a également possible le regard toujours un peu de biais, comme de côté, dit Raymond Depardon.

Luc est saisi par cet interview qui l’assourdit, page après page : voilà comment, crie la voix intérieure de la lecture, il faut encadrer les sons. Dans ce regard orthogonal, les notes frémissantes de l’air arrivent non déformées dans la boite noire du photographe.

En ce 22 novembre, Luc se tait, n’a même pas relancé le disque dans le lecteur silencieux de la chaîne hi-fi ; il découvre à lire l’article que le flou du mouvement pourrait peut-être créer du bruit. Il faut, ajoute Depardon, dégager l’écoute lorsque l’on sent qu’il y a quelque chose d’important qui se passe ; la consigne est alors de ne pas bouger.

Luc le perçoit encore cacophoniquement mais son cœur accéléré révèle une découverte qui le saisit. Ce serait comme la mort du son, de la note par le mouvement qui n’est que bruit. Ce serait le son le plus fort grâce au statisme du sujet, dans un cadre stable qui acquiert lentement, regard après regard, toute sa force harmonique.

La chamade dans la poitrine est celle du coup du dévoilement, du roulement de cette idée soudaine comme susurrée par la Sainte sachant écouter, les yeux comme voilées. En son hommage, Luc se lève pour choisir dans la discothèque la musique laissant de l’espace entre les phrases, parfois entre chaque note. Puis, Arvo Pärt aidant, Luc prend l’appareil photo.

(Janvier 2009)

Des mains dansent

19 juin 2008

Des mains dansent de tous leurs doigts au moindre frémissement de peau, par la souplesse sans âge des poignets. Ces mains lancent des notes puis les retiennent, les suspendent un temps, leur impriment un rythme qui toujours surprend, apaisant comme rarement une tension parfois exceptionnelle. Les deux mains ne tremblent jamais mais respirent chaque parcelle de poussière de timbre des instrumentistes habités, comme subjugués par le chef: l’un d’entre eux éteint ses yeux lorsque les mains étouffent l’ultime résonnance de la dernière note, avant de les réouvrir en même temps que les paumes.

Avez-vous déjà observé un musicien qui semble créer vraiment devant vous la musique ? Qui connait Pierre Boulez et l’a vu à Grenoble, un soir de concert, sait de quoi mes sens se souviendront. La musique est affaire corporelle : entre les mouvements, les souffles dans le public se retenaient.

De tels mains ont offert l’une des plus intenses chorégraphies possibles.

(Ensemble InterContemporain)

Klangstücke & Lichtstücke (10)

24 mai 2008

La neige est un palimpseste de vent qui chasse le fin grésil, d’heures en heures s’accumulant en petites corniches. Les traces de la montée ne sont déjà plus guère visibles à la descente ; l’heure avance dans un brouillard dont la clarté miroitante reflète la course du soleil invisible.

La neige n’est plus bleue mais d’un blanc sans relief mais intense ; un blanc sans reflet sinon une lame de vent poussant la poudre. La neige ne craque plus guère lorsque les paquets poudrés parviennent après de longues heures à étaler un tapis ouaté.

C’est un temps à ne pas mettre un photographe sans gants dehors, ni sans lunettees de soleil même invisible. C’est ce que fait Luc, retirer de temps à autre gants et lunettes pour une prise de vue.

Tout à l’heure dans le Toy, allongé dans le sac de couchage, il se réchauffera au souvenir d’autres chasses d’images neigeuses dans les Alpes ou à la pointe de la boussole, là-haut en Suède ou là-bas en Tirol. Et pour s’endormir Luc ouvrira le recueil des oeuvres de Nicolas Bouvier, où se trouve peu de neige. Le blizzard soufflera alors comme une berceuse autour de la grande caisse du Toyota rôdée à toutes les saisons.

Tout autour patineront des Wettels dans la nuit neigeuse, comme s’ils veillaient une âme rêveuse nomade, que la tempête aura bercée jusque dans son sommeil d’images. Y souffleront vents et craqueront percussions de nuit, entre les conifères et les rocs. Le vent brouillera les sons, les saisira dans un grand mouvement et d’autres bruits apparaîtront, les corps craqueront. Luc dormira longtemps à l’arrière du gros 4×4 autour duquel dansent des voiles de poudres, couche après couche du blanc sans relief.

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