Archive pour 'LucOL'Catégorie

Neige en suspens d’avant Mai

4 mai 2012

Brouillard qui démasque les mélèzes sombres, de loin où peut porter le fil de neige en averse ; cette fenêtre s’ouvre sans bruit au terme d’un jour d’avril qui hésite encore entre le blanc hivernal et le printemps de bourrasque instable. La vallée est ouatée et se perd entre ici et l’ubac. Luc avait poussé son Toy sur la piste détrempée de fonte partiellement regelée. Mais les flocons en fil flottent sur le pare-brise, trop chaud pour ne pas se mouiller. La forêt en face en perdrait la netteté de son trait de calligraphe. Ce moment de presque trop d’eau n’attend que la boite noire, au bon instant bien réglé par le photographie venu chercher la clarté de la neige fraîche d’avril.

Luc ne sait plus si le hasard est la destination de cette pérégrination. Mais les flocons précipitant la fin du jour, il n’est que temps d’ouvrir l’album de James Nachtwey avant d’être contraint d’allumer le plafonnier du gros 4×4. Les yeux volettent du dedans au dehors, ne suivant le fil de l’ouvrage que par saut. Alors le photographe referme subitement les pages pour que, au moment il faudrait passer à la lumière sur batterie, la rétine et la cellule de l’appareil soient prêts à gober la lumière en suspens d’avant pénombre.

(Orcières, fin avril 2012).

Son wulong

20 janvier 2012

Le thé semble être l’acupuncture de la bouche, qui couvre d’un souffle le corps dans son entier à la frontières des idées ; parfois, un voile se pose sur la langue plus longuement que n’importe quelle note. Seule l’oreille peut le comprendre puisqu’elle sait garder des années un timbre avec toutes ses résonances -du Concertgebouw ou de la Philharmonie, se dit-on-.

Ce thé wulong semble commencer en sourdine, avant que la seconde mesure se phrase avec la troisième, non en crescendo mais dans une ample liaison, la note s’intensifiant progressivement. Sur l’instant, la nourriture est inutile et peut-être se passerait-on de musique. Ce serait la marque suprême de l’équilibre voilé, d’un son long sur la langue.

Luc se tait, et son doigt appuie sur le boîtier pour que la lentille saisisse la lumière de l’ampoule dans la tasse couleur poire.

(Lu Shan, janvier 2012).

Le thé a un son, qui frétille d’eau et d’air dans des feuilles dehors et dedans quand le cadre est choisi.

Haie de thé

17 janvier 2012

La haie frémit, gonflant d’un souffle. Une fauvette crie, ou chante comme parlant de la respiration du lieu, dont la température s’élève progressivement. Le regard glisse sur cette feuillade, roulant sur le vert et le brun du branchage. Luc respire, adossé au Toy, laissant le temps infuser le silence vibrant de toute la vie des arbres.

Il ouvre la boite, en sort quelques feuilles. Il déplie la couverture, et y pose l’objectif. Le boîtier passe d’une main à l’autre. La bouilloire s’apprête ; Luc prend la théière à deux mains, encore fraîche. Des images surgissant face à la haie ondulante, il voudrait boire son jus vert d’ivoire.

Le thé frémit. Dans un souffle, le photographe appuie sur le boîtier. La tasse verte-brune est prête.

(Lu Shan, janvier 2012).

Le thé a un son, qui frétille d’eau et d’air dans des feuilles dehors et dedans quand le cadre est choisi.

Cristaux

6 janvier 2012

Ce pas raconte des images de sons, de lumières et de touche à la pointe de la spatule. Des pas ont fui ici, que retrouve le pas glissant du photographe. La douceur de l’habit le suit depuis le Toy, garé dans le calme généralisé d’après tempête. Chaque cristal tombé du ciel en conserve l’instant de la chute, et Luc déclenche l’ouverture du diaphragme.

(Orcières, fin décembre 2011).

Neige yeux clos

5 janvier 2012

La route suit des phares les murets marqués des lames ayant pressé sur les bords des paquets devenus sales de neige à peine fondue. Niels arpente d’un coup d’oeil un virage brillant, et glisse sur les prunelles profitant du large pare-brise ; la brillance des cristaux de joie s’attendant à la paupière.

Dis, préfères-tu les étoiles aux humains ?“. Luc ne répond pas autrement que par le ballet du volant d’un virage brun à un autre dénudant de la roche. Regarde, Petit Homme, ces fragments d’histoire dans les cristaux sont tombés du ciel qui en conserve la mémoire. Le Toy s’arrête dans une congère croquante, éteignant le gros moteur-mélopée. “Écoute, mon grand, ce que raconte la neige si j’ouvre la vitre. Mets ton cache-nez et ferme les yeux, écoute attentivement ce que tu n’entendrais que discrètement“.

L’air craque, ou s’effrite, ou amortit un pas. Le neveu n’ouvre pas les yeux quand il entend le déclenchement de l’appareil, juste intrigué. “La nuit, mon grand, et l’hiver qui plus est, les sons parlent autrement. Sais-tu que la neige enregistre les mouvements ?“. Luc le surprend toujours à oser photographier en lumière tamisée, comme habitée d’une histoire d’un temps incertain. La lune sort d’une crête, et le basculement de l’obturateur s’entend. L’oncle prend la main du garçonnet, yeux encore clos. “Chut, Luc, tu me montreras plus tard les photos ; j’entends ici un glissement sur un tapis de bills, là une croûte qui cède“. La boite à images se fait encore entendre, juste après cette saccade de pas double.

L’heure est peut-être à remonter la vitre et se blottir à l’arrière du gros 4×4, pour rêver dans le sac de couchage aux pas des animaux et au feulement des pas glissants, demain, lorsque des skis entraîneraient les semelles sur des neiges variables, cotonneuses ou givrées selon l’heure du soleil après le repos des étoiles.

(Orcières, fin décembre 2011).

Ambre musical

5 août 2011

Les moments s’enchaînent sans trop de bruit, d’une forêt à l’autre par touches douces vertes et jaunes, lorsque Nils entr’ouve l’une des boites à secrets foisonnantes de vieilleries sans âge. La boussole et le briquet, le carnet et l’appareil de poche sont ces couples attendus dans les tréfonds du Toy. Luc, soliloquant au volant pour nourrir les kilomètres d’éclats de souvenir, évoque les rives plates de la Baltique, de celles qui renferment des trésors, comme des gouttes de vie emprisonnant parfois un corps d’insecte.

Un petit bout de résine, saupoudré d’une couche blanche que creuse un sillon se retrouve dans la main du garçonnet. La route en forêt a ce rythme boisé de timbres variés, suivant les essences. Le bouleau éclate de son écorce à la moindre lumière. Les conifères sont plus raides et plus sombres. Tous peuvent pousser sur la pierre, sur cette rondeur post-glaciaire. Dans la paume, ce petit bout de résine enrubanné de rouge l’intrigue. La forêt signifie lumière pour l’oncle, et variété de couleurs et de sons. Au travers des vitres du Toyota, la forêt même non loin de la route est un monde de surprises. Ce petit cylindre translucide un peu ébréché doit être de l’ambre.

« Des rochers de couleurs sable s’avancent dans la Baltique d’huile que rident des vaguelettes de vent. Le soleil d’août chauffe, imagine Nils, en laissant respirer, en laissant souffler une caresse. La lumière se faufile dans le sous-bois, caresse ce sous-bois moussu et vert, un sous-bois surprenant pour une pinède qu’ici habite de la vie. Le soleil d’été est à la hauteur de l’automne, il en a le goût et la beauté… »

Nils n’entend plus qu’à peine la mélopée du moteur sur laquelle roulent les récits nordiques de son conducteur. Cette résine est de l’ambre collante se jouant des doigts. De bosquets en trouées, c’est maintenant une fugue, la quintessence du langage, menée en mode mineur le plus harmoniquement renversant qui crée des tensions sensibles. Des pizzicati pourraient bien parler avec la flûte et le basson, alors que la clarinette et le cor se noueraient entre eux. Le cor soulignerait alors l’ensemble des voix, de concert avec le marumba, en un contrepoint préparant le glissement progressif vers ce grand méconnu qu’est l’alto, recombinant en chemin tous les timbres. Un hautbois, tapi, prendrait enfin les violons par l’archet pour chanter en roseau et en colophane.

Au travers du petit bout de résine glissent les vagues de lumière horizontale, éclatant des poussières de sons semble découvrir le neveu enturbanné de timbres, lequel se remémore l’un des albums de son oncle intitulé Klangstücke & Lichtstücke, ces bouts de sons et de lumières. Luc, lui, maintient son regard sur la route louvoyant à large cercle au sein du relief septentrional.

« Tu vois, mon grand, l’ambre de la Baltique peut conserver une vie qu’il serait si aisé de ressusciter d’un peu d’imagination, comme d’un regard pour la lumière jaune… » « Dis, Luc, est-ce que la colophane conserve elle aussi des notes ? »

« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants :  le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Palimpseste

1 juillet 2011

La fragrance n’est même pas salée, comme un goût de whisky éventé, sous le son du vent pour seul rythme du temps. La grève bouillonne qui, vue au-travers du pare-brise du Toy, s’étire en de grandes lamèches d’embruns quasi-fixes. Luc plonge le nez à la portière, la main cherchant l’appareil après avoir aperçu un enfant, un homme peut-être selon l’échelle, qui se penche vers le sable, ou l’eau allant et venant de la limite sèche à la bordure humide. La plaine marine respire d’écume ce matin, comme alors.

Un jour au point zénithal, le petit Nils la découvrit. Il monta, les yeux toujours plus barbouillés de photons, la rue droite flanquée de boutiques. Il imitait pas après pas le bruit de l’océan que sa mère et son oncle lui avaient longuement décrit comme un amas sans limite d’eau vivante, comme une baignoire qui n’aurait qu’un rebord. La digue ouvrit d’un coup le ciel, plongeant leur regard sur la plage. Nils écarta les lèvres pour se taire cette fois, puis ferma la main dont l’index pointait dans le vague. Il ne savait choisir sur quoi appuyer les yeux, ne trouvant pour mots qu’une grande respiration.

Comme un ressac, la lame d’eau glissait puis remontait, s’arrêtait pour redescendre la pente de sable lissée à chaque passage. Le bernard-l’hermite à peine émergé accrochait un tourbillon de sable à son échelle, celle de l’orteil du petit garçon. Luc l’aurait enjambé mais Nils s’arrêta. « Regarde, Luc : un caillou » « Un coquillage, mon grand… Un mollusque plutôt. » D’aller et venue de la lame d’eau au bord de plage sèche, l’oncle et le neveu amenaient des seaux d’eau qu’ils versaient dans un trou noyant le sable. La pelle en prélevait ce qu’il fallait de sec et d’humide pour remplir de nouveau le seau, tassant le contenu avant que le contenant soit renversé d’un coup de bras : le château de sable ne durait guère, car Nils prenait ce plaisir rieur de le détruire. Il fonçait alors vers la mer, suspendant le pas le temps de se retourner héler la main de sa mère ou de son oncle. Le trio avait en début d’après-midi l’alternance du flux et reflux. Petit à petit le sable gagnait les cheveux et les lèvres avec une pointe de sel, se logeaient entre les orteils.

Les massages de pied ensuite, que le mouvement réchauffait du froid, gauche et droite au rythme du déplacement de la lame d’eau, reposaient l’orteil fatigué de Luc. A regarder entre les orteils l’équilibre pouvait chanceler, et Nils explosait de rire, à sa manière de gorge montant jusqu’au palais. La joie mouillait ses yeux, peut-être d’iode embruné aussi. Sa mère semblait respirer plus calmement, surtout aux côtés de son frère qui les avaient invités à cette virée. Alice elle manquait à tous, demeurant au bord de sa mer du sud.

Dans le gros Toyota, Luc s’est réveillé étiré d’une nuit où les directions du rêve furent incertaines dans la rosace des vents. Il avait revu Alice dans le soleil droit là-bas et respiré les rayons aplatis de la Baltique là-haut pour revenir balancé vers la grève bouillonne. Ce triolet onirique obsédant « Sable-Mémoire-Écriture» fait ce matin de la plage en contrebas, lavée de grand temps, son palimpseste, avec l’horizontalité liquide pour cadre à la recherche des enfants de plages à la quête du temps ; musique et mer, avec cette granularité phonique et cette fausse régularité métronomique de la marée.

Il ouvre la portière et s’extirpe dans le vent, l’appareil-photo en bandoulière. Se calant derrière le 4×4, après une rasade de thé pour mouiller sa soif : « Allô, Nils ? Entends-tu où je suis ?»

« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants :  le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » | Cf. webOL sur ces #vasescommunicants.

Alice | #vasescommunicants _Jeanne

1 juillet 2011

« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants :  le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » | Cf. webOL sur ces #vasescommunicants.

Par _Jeanne faisant la surprise de répondre à EcritOL, vendredi 1er juillet 2011.

Alice

ce 30 juin, hôtel de l’Univers.

mon cher, très cher Luc.. d’où je suis, oui, je te lis. non. je ne t’écris pas. du moins pas jusqu’à ce jour. mais, à dire vrai, je ne t’écris pas plus aujourd’hui. je crois qu’il s’agit plutôt ici de pouvoir te dire ce que je n’avouerai jamais. ce que je ne peux te faire lire. nous sommes si éloignés maintenant.

non. pas un regret. nous avons fait des choix. en toute connaissance de cause, et des conséquences que cela impliquait. pour nous.
me rappelle encore notre rencontre.
toi.. déjà ton univers. tes photographies qui exprimaient tout haut ce que les gens ne voyaient plus ou ne voulaient plus voir en eux. tes rêves de drakkar comme dirait Nils (tu disais : “ce sera le Toy”). tu voyais loin. tu vois toujours si loin.

moi.. à me chercher encore. à n’aimer que fouler le sable, pieds nus, à marcher dans tes pas, l’écume nous frôlant les chevilles..
quelles traces avons-nous laisser là-bas, sur cette plage où nous aimions ?

un soir, au printemps, il nous fallu parler des lendemains.
tu le savais bien. il me fallait partir. c’était là où je devais être.
ton regard ce soir-là, sur l’horizon. deux jours auparavant tu avais vu ce bateau.

ton regard alors..
ça ne faisait aucun doute. tu avais réalisé ce que tu devais à terre. il me fallait te laisser prendre la mer. Le Toy..
non mon cher Luc. non. Le Toy n’est pour rien dans mon départ. tu le sais bien.

mais moi, Luc, la terre. la terre et ses contrées. la route. plutôt celle de la soie, de Samarkand que les marées hautes, les jours sans ciel.. c’était toi ça. c’est toi que cet espace appelle.
oui. nous avons grandi ensemble. nous nous sommes éveillés, ensemble, à des désirs insoupçonnés.

je n’avais jamais laissé de traces sur le sable avant toi. jamais osé être et réalisé ce que j’aimais. nous riions comme des enfants. nous avions trouvé notre place, nos désirs de vie.
notre goût du voyage mâtiné d’ermitage et de belles rencontres.

pas sous les mêmes cieux.
“je t’écris toujours” mon cher Luc. un lien jamais rompu. tu restes en moi. trace indélébile. l’écriture. c’est toi. quand j’écris. même éloigné des sujets qui nous préoccupaient alors, quand j’écris, c’est toujours un peu de toi que je couche sur le papier. tu m’as appris cela mon cher Luc. tu m’as laissée trouver ma voix. ma plume.

et ce soir, comme tant d’autres, il me faut t’écrire un peu. ne pas oublier. me rappeler. c’est un peu comme si je me retrouvais près de toi, là, sur cette plage, un soir après nos traces. un peu comme si je tenais, depuis tout ce temps, ce fil qui tient nos pas sous l’écume. ce fil. notre mémoire. notre phare.

      ,ton Alice

Forme de lumière

6 juin 2011

Histoire d’eau et de forme de pierre aux pieds moussus d’herbe que le climat octroie, sur les traces de Luc passant ce que capte l’appareil. Les heures et les saisons différent imposant des rythmes à la progression ainsi qu’à la prise de photons, selon la trace de la voie et l’état du soleil.

Et pointe parfois l’évènement, entre les bouleaux qui dévoilent dans leur feuillage aéré l’étendu où roulent les galets de la Baltique. Le courant de lumière serpente alors dans ce monde à peine mobile qu’un clapotis de vaguelettes mouille en s’excusant presque. Ici le soleil demeure allongé au fil des mois, sur lequel le passager silencieux se blottit. C’est alors que la raie de lumière pointe exactement au milieu du regard ; les paupières n’en clignotent même pas de ravissement. Le voyage s’arrête alors, et Luc s’avance sur la plage. Longtemps quand les heures n’ont guère bougé, le sac se renferme enchaînant les pas d’une pierre à l’autre.

Le Toy est prêt pour la poursuite.

(Début juin 2011).

Lumière de gaze

5 juin 2011

Luc ne choisit de manière exclusive ni l’argent et ses sels, ni l’écran et ses points car dire et montrer n’ont besoin que d’une attention, d’un intention et d’un support. Cet après-midi offre une lumière cartonnée comme incertaine, ni sèche ni douce ; un voile que l’on hésite à trouver opaque, comme de la gaze.

(Fin avril 2011).

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.