« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »
Par AEdificavit (Isabelle Pariente-Butterlin), le vendredi 5 août 2011.
Colophane.
Explosion de la … explosion en vol … non au sol … de la … explosion … qui … elle s’est envolée … je ne sais pas comment ça s’est passé, pourtant je faisais attention, on fait toujours attention, on mesure tous ses gestes, on ne fait que cela, attention, on passe sa vie à faire attention, on a une attention constante, désolée, affermie, affirmée, attention !, on tient tout entre ses mains, c’est fragile délicat précieux et on le sait que
si on ne fait pas
attention comme je viens de le faire, ou de ne pas réussir à le faire, alors l’explosion qui suit la chute qui suit l’envol qui suit l’inattention se terminera, on le sait, à cause d’un tremblement d’une inexactitude des doigts, de la main, ou peut-être un ajustement imprécis du regard, oui, ça doit être cela, j’ai mal calculé la distance, et on le sait comment ça va finir, comment ça se terminera, on n’a plus aucune illusion depuis le temps, on est prévenu, on nous l’a dit, autrefois, et nous-même encore, avant hier, on s’est entendu le répéter, ça a toutes les chances, toutes les malchances (pourquoi dit-on chance dans les cas où se produit comme il ne manque jamais de s’en produire, de ces minuscules catastrophes cataclysmes minuscules mais tout de même … contrariants), ça finira mal cette histoire,
explosion au sol, myriades éclatées, transparentes, éparpillées, glissantes, collantes, poisseuses, myriades d’éclats éclatés éclatements éclaboussures, éclaboussures sèches et dorées, mais poisseuses, morcèlement … de ce qui
un instant auparavant
encore
enroulait dans un petit carré de tissu sa forme ronde, sa matière un peu poisseuse, transparente, mêlant secrètement, jalousement, des essences de pin et autre chose qu’on ne dira pas, qu’on ne saura pas, on a demandé mais pour une fois dans ce monde étal et offert presque pornographiquement, pour une fois, on s’est heurté à un secret, et ne pas le connaître laisse plus heureux encore que de le connaître, pour une fois dans ce monde il y a un secret, il en reste, comme dans les temps très anciens.
On s’était juste entendu dire que c’était fragile et qu’il ne fallait pas le faire tomber. Et maintenant c’est trop tard, la colophane est par terre, sur le parquet blond, en morceaux translucides.
Alors on en ramasse un, peut-être pas le plus gros, mais un suffisamment gros pour pouvoir le frotter contre l’archet et le transformer, là, au contact de l’archet, en poudre blanche qui elle-même rendra possible, en cascades, tous les miracles qui s’en suivront.
On passera l’aspirateur plus tard.