Le sourire des bougies

2 octobre 2009

Le café est tendu de rideaux, certains moirés d’autres comme en velours. L’on y entre avec les pensées immédiatement apaisées et douillettes qui hésitent entre les canapés club tapissés de nombrils et qui coincent des tables basses ; l’on pourrait les porter dans la salle du fond, ces songes, l’on irait voir le mur bibliothèque garni tout en ayant laissé l’oreille dans la première salle car, instantanément dès les premiers petits pas mêmes, le bas niveau de la musique séduit.

Les sons ne sont pas tant étouffés que doux, comme une caresse, comme une douceur dans la tasse ou la cornée. Les humains y ont même le sourire presque tendre d’une bougie.

(E. Ødegaard Spiseri & Drikkeri, Oslo, octobre 2009).


Photons d’Oslo

2 octobre 2009

Il suffit d’à peu près la même chose pour que les images se remettent en route, que les mains des poches ressortent pour se saisir par quelques doigts de l’appareil. Il suffit d’ombre et de soleil à Oslo, de cette lumière sans pareil pour que Luc sache, comme s’il l’avait oublié, pourquoi il est à la poursuite de sa boussole à photons.

Au bord du fjord glissent ces photons palpables, qu’il touche des yeux sans verres fumés et sans même ciller. Les deux arcs en guise de façade furent construits pour suivre le soleil. Les façades en arc, face à face, pas exactement symétriques, recueillent depuis les grains de lumière sans brusquerie. Au faîte courant tout au long du plus long des bâtiments au Nord, des aphorismes lumineux en anglais ont pour les meilleurs un air Dada.

Luc palpite d’avoir ses prunelles sans filtre ni crispation. Il va et vient, d’Est en Ouest sur la placette plantée de colonnes zébrées. Vers le fjord au levant, l’amande de la place s’ouvre largement ; au ponant, le disque solaire s’abime dans un ample flot orangé qui emplit l’objectif.

Le Toy doit très certainement attendre Luc le capot pointé vers l’eau. Un point de lune les bercera tout à l’heure.

(Oslo, octobre 2009).


En vol

13 septembre 2009

Il faut ces quelques moments de fermeture pour retrouver le calme, mais il ne suffit que de cela pour un bref repos. Les pensées alors plongent, comme ralenties puis reviennent par un autre chemin qui peut être baigné, comme réveillé de lumière de traverse. D’autres idées se croisent et baignent la rade de gauche, celle un peu loin qui communique par le chenal de l’imaginaire.

Le bon siège remet le corps d’aplomb, comme une charpente droite au faîte de laquelle oscilleraient les idées régénérées. Alors, il n’est même pas souhaité que le temps passe vite.

(Stockholm-Zürich, juin 2009).


22 vues

13 septembre 2009

La nuit s’installe nappe après nappe quand dans chaque recoin de la petite ville se glissent des lambeaux de gris ou de marrons sombres, puis de noirs si les lampadaires sont absents. Ce n’est pas l’envers du jour, mais son prolongement ou parfois son contrechant  lorsque les mains font glisser les tirages de doigts en doigts.

Luc n’aime pas la photo de studio qui confine la lumière, qui la coince dans des coins. Entre ses doigts passent vingt-deux vues du jour attrapées dans la petite ville de crépi. L’ombre froide confinait tout à l’heure le soleil sur les enfilades de rues, riantes mais calmes encore. Des enfants recommençaient à courir après le ballon ou la fille à couettes. Des mobylettes sortaient de l’hiver, fin mars. Des pull-overs ne quittaient pas longtemps les épaules car l’ombre surgissait sans s’annoncer.

Vingt-deux fois ce soir, Luc voit se dérouler la vie de la petite ville planche après planche, comme récit d’un jour d’annonce du printemps.

(22 mars 2009).


Soča Pot, Slovénie

8 septembre 2009

Plusieurs plaques d’immatriculation étrangères s’alignent à l’ombre de la pile du pont, mêlées dans un concert de nations apaisés très mitteleuropa ; des formes de véhicules variées mais la plupart de ceux typiques des voyageurs, où se glissent matériels de camping et de sports d’eau ou d’altitude. Le Toy prend sa place, une grosse roue à cheval sur une pierre blanche. Luc suit lui le chemin, à peine chargé du sac et du boitier ; le nez au vent de vallée pour remonter le cours de la Soča.

La pierre est claire, même blanche qui fait ressortir la transparence de l’eau au souffle glacé. La couleur n’est pas univoque, et varie selon le ciel et la couverture de nuages émeraude ou turquoise avec une finition luminescente qui éclate dans l’objectif, obligeant le photographe à opter pour des réglages surprenants. Le chemin est plutôt sombre en forêt, à peine ouverte de quelques clairières très vertes tachetées de fleurs.

Puis le chemin se rapproche de la clameur, de loin mélopée, de plus en plus proche bouillonnement du torrent des couleurs. Certaines roches à moitié immergées sont couvertes d’une rouille brune. Pas après pas, Luc se remet les sens en place. Il retrouve ce silence courant, plus bavard que le Grand Nord entre ces parois vertigineuses qui réverbèrent tous les sons jusqu’à la circulation des motos bruyantes. La vallée n’est pas vide mais permet de s’isoler pour avancer l’oeil, l’ouïe et le pas en alternance. La peau même frissonne car il fait plus humide que dans d’autres régions des Alpes, augmentant la sensation de contraste thermique.

Le sentier avance, sans beaucoup de dénivelée mais ponctué de résurgences de l’histoire des Hommes, guerre ou fer, économie pastorale ou échanges entre vallées dans cette charnière de l’Europe, proche d’Italie et d’Autriche. Il serait pesant, kitsch peut-être même de chercher en une seule photo à saisir la polyphonie des traces ; Luc prend la couleur pour fil et remonte les courants, dévoile les étagements alpins d’un autre rythme que la montagne autrichienne pourtant voisine : ici, le grenier là-haut est clair, blanc ou gris selon ciel mais toujours éclatant de dolomite.

Ce soir, l’orage s’annonce qui sera vécu à l’arrière du gros 4×4, à l’abri pour écouter les roulements de tambour zébrés des flashes quand, parfois, une résonance plus forte fera trembler le Toyota sur la fréquence des parois étroites de la vallée de la Soča, au cœur du Parc national. Luc est finalement ravi de ce calme parlant, pétulant de couleurs.

(Trigavski Narodni Park, été 2009).


Vallée slovène

8 septembre 2009

La nuit s’installe avec deux halos rouges au bord de la tente, l’un par terre, l’autre juché sur le banc de bois. La température semble plus douce que la veille, les corps peut-être encore gorgés de chaleur de la randonnée le long de la Soča. Le rythme des pas revient vite, aisément plutôt lorsque le corps repris ses habitudes de bon matériel. Avec surprise et soulagement, la douleur à l’aine s’effaçait alors qu’elle trainait depuis Stuttgart.

La nuit tombe vite, en contraste avec l’été dernier lapon durant lequel le noir fut oublié. La chaleur n’est pas la même non plus, plus moite même que dans les Alpes françaises d’Isère et des Hautes-Alpes. Tombé le noir, mais le sommeil attendra, qui presse moins qu’hier peut-être au bénéfice de la première journée de marche montagnarde -et peut-être ajoutée la sieste d’une demi-heure avant la redescente-.

La mémoire s’impose promptement, avec la verticalité des parois, la lumière du soleil arrivant tard et repartant tôt, mais aussi de ce son de violon et d’alto qui transpirent de la Maison du Parc au bénéfice de qui semble être des master-class ou un festival classe de musique de cordes. Sur le parking comme dans les étages supérieures de l’exposition du musée (exposition hétéroclite et inégale, prioritairement intéressante pour la géologie, sourdent des phrases de notes qui parfois font écho à un concerto célèbre du répertoire.

Cela aurait pu être Luc, de passe d’une seule nuit au camping de bord de Soča. il avait sorti, je m’en souviens, à la nuit tombante, l’appareil-photo et le pied pour mettre en boite le bâtiment des communs. Il avait installé sa nuit dans un très gros 4×4, le Land Rover très rectangulaire, immatriculé à l’Est. La demoiselle accompagnatrice était blonde, le nombril au soleil et le short en jean de taille basse.

Ce n’était pas Luc, même s’il était peut-être photographe en jouant à l’être avec sa queue de cheval. Luc, lui, ne jouerait pas ; il est le photon silencieux qui n’a pas besoin de trépied pour prendre la température de la lumière. Il ne se déguise pas en artiste ; il se masquerait presque. et puis s’il est souvent solitaire, quand il ne l’est pas il est fidèle à une brune. Et puis, il sait d’expérience que le Toy est le meilleur véhicule qui soit non en ville dans les quartiers ostentatoires mais partout ailleurs -de préférence loin des villes précisément- et que le pare-brise ne se lave pas tous les jours quand on sait la rapidité de salissure mortifère du moucheron estival.

Ce n’était pas Luc, contrairement à l’apparence qui n’était que trompeuse. Mais la montagne était réelle ainsi que la musique qui débordait dans la vallée.

(Triglavski Narodni Park, été 2009).


Parc à Belgrade

21 juin 2009

Ici au pied du Musée d’Art Contemporain en pleine reconstruction au point qu’il s’agirait d’une installation, les sculptures étaient protégées par des palissades ou des grilles qui en déploient les possibilités. La structure du bâtiment, à  multiples facettes d’un polygone, semble être soulignée des traits réguliers des échafaudages. Luc n’a finalement pas dessiné hier soir, de retour à l’hôtel, car il passait plus de temps à parler, par le truchement d’internet, avec ses contacts, comme pour nourrir de ce recul complémentaire de la parole les prises de vue. Il lut aussi quelque peu, et fort tardivement, le livre sur les trésors patrimoniaux de Belgrade -avec une longue introduction exposant l’histoire de la Serbie, qui s’arrête en 1989 alors la date dénichée en page de garde est 2004-.

Ici assis dans le parc que l’on peut croire non entretenu, très boisé aux grandes herbes que l’on dirait non foulées. Jaillit vers le ciel au soleil méditerranéen déjà vertical le monolithe de ce qu’il croit se souvenir être l’ancien siège du Parti Communiste, bombardé en 1999 et réhabilité en activités plus profanes. Ici sous l’ombre l’on sent la fraîcheur du vent glissant sous la raideur du soleil, comme à angle droit.

Si, le parc est parcouru car des fils de pas passent dans les hautes herbes. S’y retrouvent un père et un fils pour jouer au football, un groupe pour festoyer, un autre pour s’entraîner au judo. Y passe parfois une voiture ; peut-être même des ombres hantent les lieux.

L’ombre du PC s’estompe-t’elle ? Le bâtiment est devenu un gratte-ciel de bureau, auquel est maintenant accolé un centre commercial délicieusement géométrique. Tant à l’intérieur est lumineux, immaculé et un rien superficiel ; pourtant certains objets sont beaux à regarder. Luc rentre par pas détournés à l’hôtel.

(Belgrade, fin avril 2009).


Entre-deux à Belgrade

20 juin 2009

L’entre-deux du lieu est un quartier en pente, qui part de la zone touristique, zone de piétons dans l’enfilade de boutiques rejoignant la Place de la République depuis la Citadelle. Le contrebas de l’entre-deux s’aplatit au fond d’une zone de friches industrielles que jonchent des entrepôts, un dépôt de trolleybus, des habitations parfois décaties parfois encore vivantes. Un groupe d’entre elles se tourne la façade en donnant sur une cour commune d’herbe et de sol dur ; ce qu’il faut pour discuter entre voisines et étendre son linge.

L’entre-deux est innervé de rues plantées d’arbres, de voitures de toutes sortes jusqu’aux plus snobs. Les passants et les attablés sont eux de tous styles, jusqu’aux grandes nouvelles lunettes qu’ils s’affublent des publicités à la mode.

Il est facile de multiplier les entre-deux d’un pays malade du passé infernal de mythe en mythe, du Champ des Merles (est-ce bien cela ?) à la paranoïa de la fin du XXe. Cet entre-monde slave, oriental et germanique est peut-être en train de se stabiliser, derrière le rideau stéréotypé de la consommation et parfois du snobisme. L’Europe a ses grandeurs.

(Kontra Bar, Belgrade, fin avril 2009).


Vert d’Aurillac

19 juin 2009

Vert, que de vert lumineux qui épouse les pentes, vert sombre des forêts. Vert et parfois une coulée de pierres rouge sombre. Vert humide, cette eau dans l’air frappe les sons de celui qui arrive directement des Alpes où la moindre goutte s’évapore sans tarder. Les cheveux mouillés, ici, demeurent humides longtemps comme l’est le linge à la sortie de la machine à laver. Mais c’est un vert calme, nullement agressif juste présent. Les verts font signe au passant au débouché de chaque rue, ou presque.

Aurillac apparait calme, non pas morte à qui vient d’arriver un jour férié er repartira le lendemain, mais presque apaisée. Il n’y a pas de klaxon, pas d’énervement sur les routes qui y mènent. Ce sont autant d’itinéraires pour un Toy de long cours.

(Cantal, mai 2009)


Gamla Stan, Stockholm

16 juin 2009

(Les mots peuvent suffire pour faire patienter l’estomac)

Un carnet et l’ami Doc Martens pour partir le soir sans fin, manger quelque part sans trop réfléchir si ce n’est de faire une pause plutôt rare en trois jours. Ce sera du rêne et des airelles, du pain, du fromage suédois et des fruits locaux, au calme servi avec juste l’odeur plutôt discrète d’une orchidée dans son soliflore posé sur la petite table de bois.

Venait en chemin, répétitif, l’idée selon laquelle la richesse n’est pas la puissance de la voiture, la superficie de la maison ni même le diamètre de la montre mais de savoir qu’il est possible de retrouver la plus belle lumière du monde, accompagné de ce calme intérieur nourri de curiosité silencieuse et de capacité de résistance aux ruptures de rythme ; oreilles et prunelles ouvertes. Une pincée de polyglotisme, aussi, est ce trésor exquis impossible à dérober, inviolable qui ne peut que se déployer à longueur d’usage.

(Miam, avec des mots à mâcher)

Puis les pas reprendront leur suite régulière, paumes dans les poches ou doigts au vent, les neurones encore baignés de mots qui supplanteront les photos que seul Luc serait capable de prendre de cette lumière claire de nuit, de celle-là qui réveille en sursaut entre quatre et cinq heures chaque retour pour là-haut, pour se rendormir, heureux de douceur et apaisé comme un bébé après une régalade de photons. En partance pour l’hôtel, je mélangerai mots de travail et ceux de flânerie, sûrement par plusieurs langues en un contrepoint.

(Miam, à se demander si l’ami Luc ne transitera pas bientôt dans ces quartiers)

Il me souviendra, ce temps de pause comme une cadence parfaite d’une suite d’accords réussis ; et le nez suivant la brise de nuit de Stockholm.